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Laisser l'avenir gouverner l'avenir

L'appel de Gabriel Attal aux États-Unis d'Europe vaut moins comme plan constitutionnel complet que comme transfert d'autorité morale vers la génération qui devra vivre avec les conséquences.

Gabriel Attal a apparemment commis le péché impardonnable : dire tout haut que l’Europe devra peut-être devenir les “États-Unis d’Europe”. Il l’a présenté comme le projet d’une génération, et la réaction a été immédiate : indignation, sarcasmes, leçons des gardiens de l’ancienne souveraineté, et choeur habituel de ceux qui passent leur vie à expliquer pourquoi rien de sérieux ne peut être fait.

Tant mieux.

Non parce qu’Attal aurait automatiquement raison sur chaque détail institutionnel. Non parce que l’expression “États-Unis d’Europe” résoudrait quoi que ce soit à elle seule. Les slogans ne construisent ni armées, ni budgets, ni frontières, ni industries, ni légitimité démocratique. Mais parce que le scandale révèle quelque chose d’utile : la vieille classe politique française croit encore posséder l’avenir.

Elle ne le possède pas.

Les générations politiques plus âgées ont eu leur tour. Elles ont hérité d’un pays membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, doté de l’arme nucléaire, d’une base industrielle sérieuse, d’une doctrine d’autonomie stratégique, d’un État administratif profond, d’infrastructures de premier ordre et d’une position culturelle parmi les plus fortes du monde. Elles ont eu un demi-siècle pour préparer la France au retour de l’histoire.

Qu’ont-elles laissé ?

Un pays qui parle sans cesse de souveraineté, mais qui peine à financer son armée, sécuriser ses choix énergétiques, contrôler ses frontières, instruire ses enfants, maintenir son industrie ou peser à l’échelle continentale. Un pays qui invoque la grandeur tout en découvrant, guerre après guerre, crise après crise, que la plupart des instruments de puissance ont migré ailleurs : à Washington, à Pékin, vers les marchés, vers les plateformes technologiques, vers la réalité démographique, et parfois tout simplement vers ceux qui savent encore ce qu’ils veulent.

Ce n’est pas seulement un échec français. C’est un échec européen. Mais la France a développé un art particulier : confondre le vocabulaire avec la puissance. Nous disons “souveraineté” comme si le mot lui-même était une réserve de carburant, une usine de semi-conducteurs, un stock de munitions, une politique démographique, un budget de défense ou une coalition diplomatique.

Il faudrait poser aux anciens souverainistes une question très simple : souverains avec quoi ?

Avec quelle armée ? Quelle industrie ? Quel système énergétique ? Quelle pyramide des âges ? Quelle puissance monétaire ? Quel écosystème technologique ? Quelle stratégie continentale ?

Pendant des décennies, la France a préservé la liturgie de la souveraineté tout en laissant s’éroder sa substance. Le drapeau est resté. Les instruments se sont affaiblis. Et maintenant, ceux qui ont présidé à cette érosion, ou qui l’ont applaudie depuis le bord du terrain, s’indignent que des responsables plus jeunes demandent si le cadre national suffit encore.

Cette indignation n’est pas un argument. C’est un réflexe de propriété.

La vraie question n’est pas de savoir si les “États-Unis d’Europe” sont une formule parfaite. Ils ne le sont probablement pas. Les États-Unis d’Amérique sont nés d’une histoire, d’une géographie et d’une culture politique particulières. L’Europe ne deviendra pas cela en copiant le nom. Une fédération européenne, si elle existe un jour, devra être quelque chose de plus étrange, de plus ancien, de plus multilingue, de plus juridiquement stratifié, et probablement de moins émotionnellement simple que le modèle américain.

Mais c’est précisément pour cela que le débat compte. La formule d’Attal est utile parce qu’elle arrache la question au brouillard administratif. Elle demande, brutalement : l’Europe doit-elle rester une machine de coordination entre puissances moyennes déclinantes, ou doit-elle devenir une puissance politique ?

C’est la question que beaucoup d’anciens responsables refusent d’affronter.

Ils préfèrent la fiction confortable selon laquelle l’État-nation français, seul, pourrait retrouver la pleine capacité stratégique qu’il avait à l’époque du général de Gaulle. Mais la France de de Gaulle n’existe plus. Le monde dans lequel un État européen moyen pouvait jouer l’indépendance en équilibrant les blocs a disparu. La Russie mène une guerre impériale sur le continent. Les États-Unis ne sont plus l’adulte garanti dans la pièce. La Chine est un concurrent industriel et technologique à l’échelle d’une civilisation. L’espace public numérique n’est pas français. Les chaînes d’approvisionnement sont des armes géopolitiques. L’énergie est stratégie. La démographie est stratégie. Les munitions sont stratégie.

Dans ce monde, la “souveraineté” ne peut pas signifier la nostalgie de l’ancien contenant. Elle doit signifier la capacité d’agir.

Si le contenant national ne produit plus cette capacité, alors le défendre comme un absolu devient anti-souverain. C’est vénérer une coquille vidée de sa puissance.

C’est ici que la dimension générationnelle devient décisive.

La vieille classe politique ne vivra pas avec toutes les conséquences de sa prudence. Les jeunes, si. Ils vivront avec la menace russe, l’incertitude américaine, la transition écologique, la dette, le déséquilibre démographique, l’évidement industriel, le choc de l’intelligence artificielle, et l’effondrement de l’hypothèse confortable selon laquelle quelqu’un d’autre garantira toujours la sécurité de l’Europe.

Alors oui : qu’Attal parle. Que la génération de Macron, et celle qui vient après elle, testent les limites du fédéralisme européen. Qu’elles argumentent, échouent, corrigent, dessinent, négocient et inventent. Elles se tromperont peut-être. Elles se tromperont sûrement sur certains points. Mais elles ont davantage le droit d’expérimenter avec l’avenir que ceux qui l’ont déjà dépensé.

Cela ne signifie pas abandonner la France. Cela signifie prendre la France assez au sérieux pour demander où sa puissance peut réellement survivre. Une France dissoute dans une Europe bureaucratique serait une défaite. Mais une France enfermée dans une solitude théâtrale serait aussi une défaite. Le choix n’est pas entre nation pure et empire pur. Le choix est entre des formes d’échelle politique capables d’agir et des formes incapables d’agir.

Une puissance européenne digne de ce nom aurait besoin de légitimité démocratique, de capacité de défense, de politique industrielle, de contrôle des frontières, de stratégie énergétique, de sérieux budgétaire et de volonté géopolitique. Rien de cela n’apparaîtra en chantant “Europe”, pas plus que cela n’est apparu en chantant “France”. Le fédéralisme n’est pas magique. La souveraineté non plus.

Le plaidoyer honnête pour une Europe plus fédérale commence par l’humilité : nous n’avons pas préservé assez de puissance au niveau national, et nous n’avons pas encore construit assez de puissance au niveau continental. Voilà l’écart. Voilà le travail.

La fureur contre Attal est donc révélatrice. Elle ne parle pas seulement d’Europe. Elle parle de succession. La vieille garde entend “États-Unis d’Europe” et comprend, peut-être à juste titre, que la génération suivante ne demande plus poliment l’autorisation d’hériter des ruines.

Tant mieux.

La France n’a pas besoin de cinquante années supplémentaires de souveraineté cérémonielle et d’impuissance pratique. Elle a besoin d’un débat sérieux sur la puissance. Si les jeunes dirigeants français veulent demander si cette puissance doit désormais être construite à l’échelle européenne, ils ne doivent pas être réduits au silence par ceux qui ont rendu la question inévitable.

Les vieux schnocks, parmi lesquels je me compte de plus en plus par l’âge sinon par la résignation, ont eu leur chance. Nous avons argumenté, reporté, moralisé, triangulé, nationalisé, européanisé, dénoncé et expliqué. Le résultat est devant nous.

L’avenir appartient à ceux qui devront y vivre.

Qu’on les laisse essayer.